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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 15:18

 Chapitre 8 - Lecture d'affiches thématiques (partie 2)


  3. En quête du policier...

 

Autre genre majeur ayant évolué parallèlement à l’histoire du Cinéma : le Policier. Autrefois quasi littéraire, puisque adaptation ou scénario réalisés par de grands noms du roman noir (qu’ils soient francophones ou anglo-saxons), il est aujourd’hui scindé en plusieurs sous-genres distincts : néo polar engagé, film d’espionnage, thriller, comédie policière, etc.

Nous nous attarderons ici sur deux affiches atypiques : celle du Mystère de la Chambre Jaune (D. Podalydes - 2003) et celle de Mystic River (C. Eastwood - 2003).


 
 
   Première évidence : ces deux affiches se veulent chacune une énigme en soi ; car, au-delà de leur apparente simplicité, l’oeil du spectateur est immédiatement stoppé et en proie à une rapide interrogation : que cache donc la mystérieuse chambre jaune et qui sont ces ombres noires ? Pour deux univers et deux histoires bien différentes, le
design devient l’élément moteur de la future enquête policière : pour le spectateur, il n’y aura dès lors qu’une seule expectative : en allant voir le film, enfin savoir !

Chaque affiche, par conséquent, est à la fois un jeu de piste et un faisceau d’indices : tout est dans le détail et la complicité avec le lecteur-spectateur de l’oeuvre de Gaston Leroux (datant de 1907) dans le premier cas, avec l’amateur de thriller dans le second. Prenons l’affiche de la Chambre Jaune et comparons là encore avec celle de Mystic River : jaune et bleu dominent leur sujet (couleur de la chambre et couvertures de la série Le Masque ; couleur de la nuit glauque et de cette « rivière ») mais c’est bien le noir inquiétant qui attire l’œil, ainsi que le rouge sang du crime. La police du titre est judicieusement choisie pour nous offrir un  myst-ère (mystère et mystic) somme toute très opaque : les noms des acteurs sont réunis en haut des affiches, et l’on se doute que s’y trouve LE coupable, mais tout est noyé dans un fausse clarté pour la Chambre Jaune, et dans une obscurité bien présente pour Mystic River. Rappelons que la police d’écriture du titre et des inscriptions du Mystère renvoie directement aux titres des albums d’Hergé (Aventures de Tintin) et de Jacobs (Aventures de Blake et Mortimer) auxquels le film de Podalydes rend un bel hommage, entre Ligne Claire esthétisante et Murder Party typiquement anglaise. Ce jeu de silhouette et de profilage donne au spectateur une ambiance caractéristique, affirmée par la disparition des corps comme des visages : aucun acteur vedette ne vient ici « vendre » le film à outrance en gros plan. Cet anonymat des stars est dans une certaine mesure relatif puisque les silhouettes de l’affiche de Mystic River demeurent par exemple reconnaissables du cinéphile averti (dans l’ordre : Kevin Bacon, Tim Robbins et Sean Penn), dans le respect hiérarchique des noms cités et de l’importance des rôles de chacun dans le film. Il en va de même pour le Mystère de la chambre Jaune. Nous ne dirons jamais assez combien cette démarche d’effacement de la part des acteurs est rare, combien il est rare aussi, de voir le nom du réalisateur écrit en minuscule…




 
  L’accroche de chaque film se veut relativement neutre : elle est un rajout quasi inutile sur l’affiche française de
Mystic River  mais s’effacera comme aux États-unis derrière une seconde version de l’affiche comportant des critiques presse certes flatteuses mais venant littéralement ruiner à la fois la beauté plastique et la sobriété originelles du travail publicitaire, et l’interactivité induite avec le spectateur curieux et féru de policier. Pour le Mystère de la Chambre jaune, l’enchaînement « Qui est coupable ? Rouletabille mène l’enquête... » donnait ainsi une piste non négligeable, autour de la personnalité profonde du héros. Le studio Iceberg, chargé de l’affiche, a également préféré mettre en valeur l’aspect choral du film, résultante d’une équipe, et basé sur un classique se devant d’être nommé clairement (« d’après l’oeuvre de Gaston Leroux »).

 


  Deux affaires policières mais point de policiers, de crimes, d’armes ni de scènes spectaculaires ; bref, une grande sobriété pour un parti pris esthétique bien plus payant et parlant qu’une surenchère devenue aussi inutile que finalement « muette », perdue qu’elle serait au milieu de dizaines d’autres visuels identiques. A méditer !

 


4. Une expérience graphique

 

  Comment innover dans l’affiche de film ? Que montrer pour résumer le film, illustrer un thème, vendre les scènes d’action ou magnifier les acteurs ? La réponse n’est jamais simple, et certaines affiches actuelles illustrent une forte tendance à s’extirper du « simple » créneau visuel des affiches de film. Elles re-deviennent  alors réclame, tract, placard, affiche de propagande ou affiche de publicité… D’autres encore se transforment : affiche électorale ou affiche de spectacle, mais aussi autre domaine illustré comme un tableau, une couverture de livre ou un canevas ! Cette tendance, il y a peu encore réservée plutôt aux préaffiches teasers, a désormais place dans les affiches finalisées, afin de se distinguer d’une concurrence toujours plus accrue. Entre hommage et création de faux logos, ces expérimentations esthétiques sont aussi de véritables avancées.

 
   Prenons l’exemple à la fois révélateur et corrosif du dernier film réalisé conjointement par Quentin Tarantino et Robert Rodriguez :
Grindhouse (2007). Chacun des deux hommes réalisent un film de soixante minutes (Death Proof pour Tarantino et Planet Terror pour Rodriguez) en hommage aux classiques des séries B et Z (films d’horreur ou fantastico-gore réalisés sans moyens) des années 1970. Relayé très tôt par une campagne d’affichage provocante, Grindhouse créé l’évènement : par une première affiche «non approuvée par le MPAA (Motion Picture Association of America ; voir chapitre 1 et 2) » et « non visible dans les cinémas)» selon la production qui proteste ouvertement contre la censure probable d’un film à la violence exacerbée mais volontairement kitsch, et avant même que le comité américain est donné un quelconque avis sur la moralité du long métrage !

   

  
  L’expression
Grindhouse désigne aux États-unis  les petites salles de cinéma de quartier construites dans les années 1930 ou 1940, et devenues par la suite dans les années 1960 et 1970 des lieux de diffusion à bas prix de films d’exploitations divers ( sous genres, séries B ou Z, films d’horreur ou films érotiques), souvent projetés par paire. Par la suite, fin 2006 et début janvier 2007, la promotion de Grindhouse généra de nouvelles affiches embrassant la palette de style vintage des années 1970 : typographies seventies, bords abîmés, plis et traces de scotch, couleurs flashies d’époque. Une place est même laissée pour dire que le film sera diffusé dans un drive-in à la date de sortie prévue (avril 2007)… Robert Rodriguez s’est lui-même expliqué fin 2006 (dans la revue Entertainment Weekly) sur deux des trois affiches créées (voir ci-dessous) :



 
· « L’arme illustre le film de zombie de R. Rodriguez, où Rose McGowan incarne une stripteaseuse amputée et équipée d’une fausse jambe ; l’aspect vieilli de l’affiche a été obtenu avec le moyen raffiné… de la traîner sur le sol de tout un parking ! .»

 

· « L’aiguille, où l’actrice Mary Shelton tient une inquiétante seringue hypodermique, n’a pas donné lieu à explications mais a parfaitement sa place dans l’esprit marketing vintage de Grindhouse…»

 

· « Le véhicule est un slasher movie (film d’horreur contenant un tueur en série) avec une voiture à la place du couteau ; Kurt Russell y incarne un cascadeur psychopathe et l’affiche est un faux écran, induisant un univers alternatif. » 

 

 


  La mode façon vintage n’est évidemment pas l’apanage du dernier film de Tarantino (l’ombre emblématique du design de Pulp Fiction en 1994 hante cependant encore nos mémoires...): dernièrement, les affiches créés pour V pour Vendetta (J Mc Teigue - 2005 ; voir aussi chapitre 7 à ce sujet) et surtout l’affiche teaser de Walk the Line (J. Mangold - 2005), signée conjointement par l’agence Studio Number One et le graphiste contemporain Shepard Fairey. L’affiche de l’histoire du légendaire chanteur de country Johnny Cash est parfaitement rendue dans une économie de moyen par une imitation du style estampe sur bois, que l’on retrouve aussi dans les panneaux sur bois des bars country typiques. L’hommage graphique peut également être plus discret et remonter plus loin dans le temps, en accord avec la période dans laquelle se déroule le film : les années 1950 pour Loin du Paradis (T. Haynes - 2003) ou les années 1940 pour The Good German (S. Soderbergh - 2007), dont l’affiche du studio BLT & Associates est un détournement volontaire du classique Casablanca (M. Curtiz - 1942) en même temps qu’une ode au genre Film Noir tout entier. On se souviendra, enfin, de diverses affiches hommages aux serials de Science Fiction des années 1930-1950 comme celles du Mars Attacks de Tim Burton en 1996 ou de Capitaine Sky et le monde de demain (K. Conran - 2005).



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Published by Philtomb - dans Décrypt'affiche
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