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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 18:12

   Sujet d’introspection inépuisable que celui de l’homme dans la ville, de la ville-machine, et de l’urbanité dévorante au cinéma : c’est en proposant une lecture foncièrement subjective de la mégalopole que le cinéma en a fait son équivalent architectural artistique. Car, si la ville est tantôt attirante et tantôt répulsive, sauvage et tentaculaire ou policée et microscopique, historique ou science-fictionnelle, sociale ou guerrière, emplie d’ombres comme de lumières, elle n’en demeure pas moins universellement cinématographique dans son vocabulaire, ses perspectives, ses cadrages et ses mythes. Né en ville, le Cinéma a besoin, dès ses débuts, de salles et désormais de home cinéma, de verticalité murale pour ses affiches autant que d’espaces larges de projection, d’une idéologie comme de forum pour en débattre.

 





 Véritable genre en soi à l’affiche, cette quadruple thématique homme/ville/machine/cinéma s’est focalisée sur le quasi enterrement de certains genres comme le Western, pour faire naître de cette conquête des grands espaces naturels une profusion d’images de plus en plus mécaniques, virtuelles, numériques. Le Film Noir et la Science-Fiction, ainsi que le film politique social engagé et la comédie de mœurs s’empareront de la ville pour la percevoir via l’œil humain de la vie des personnages qui s’y agitent. La ville sera donc l’instantané d’une société, celui de la pensée d’un réalisateur ou d’un romancier/scénariste, et assez souvent utopique ou dystopique : cette atmosphère de contemplation-répulsion est inhérente au panorama permanent des rues et des destins qui se croisent, dans une réalité géographique et philosophique où la ville symbolise l’Homme comme le Monde.

 

 



 Toutes les affiches de films illustrant ce thème ont au moins un point commun : la Ville y est toujours hypertrophiée, esthétisée et extrapolée. Mécanique bien huilée que celle de l’affichage publicitaire, qui consiste curieusement à faire prendre part le citadin au récit d’une cité qui ne devrait jamais être la sienne puisque déjà en mutation. L’informatique (et Internet en particulier) prend désormais la relève du réseau des salles, des moyens de communication, de la promotion et de la diffusion des films comme des images. Romantisme et urbaphobie suivent depuis plus d’un siècle le cycle de défilement de ces images : 24 par seconde, mais dans une vie accélérée, passant de l’horloge angoissante de Métropolis (F. Lang - 1926) au rythme de Speed (J. De Bont - 1994) ou à la fuite des héros de Matrix (A. et L. Wachowski - 1999)…

 

 



  Autre point de comparaison : la solitude ou l’envahissement, en ce que l’affiche comme le film (censé être unique), sont démultipliés dans, sur et par la ville dans une recherche de l’attirance d’un spectateur dupliqué au sein d’un faisceau de salles en toute logique toutes identiques. L’affiche montre le plus souvent l’homme-héros isolé, traversant de manière plus ou moins rectiligne un monde entre ordre et désordre, où l’amour, l’argent, l’action comme la mort peuvent surgir à chaque rue. C’est l’acte de foi des affiches : un regard franc de spectateur, dans une attirance (voulue) pour une somme construite et architecturée de sentiments. C’est une relecture fondamentale du mythe de Babel, la mégalopole-machine, voulue par l’Homme mais finissant par l’effrayer et le remettre en perspective.

 

Réfléchie, architecturée, étagée, rectangulaire et verticale : l’Affiche est humaine, meuble autant qu’immeuble, concrètement murale autant que numérique et impalpable. C’est l’Image même de l’urbanité cinématographique. On en analysera ici quelques exemples révélateurs (pour une filmographie complète, se reporter à http://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Ville_au_cin%C3%A9ma et http://choros.epfl.ch/webdav/site/ladyt/shared/ScienceVilles/Filmographie.pdf ; sur l’Urbaphobie dans la Science-Fiction, voir http://www-ohp.univ-paris1.fr/Textes/Laffont_SciFi_New.pdf ).

 

 

 

   La ville phare, la ville fleuve : the Place to be

 

 La ville est un vaste décor à l’atmosphère unique : porteuse d’intérêts et d’enjeux historiques, scénaristiques, esthétiques et éthiques, cette spécificité urbaine peut donner son nom au titre (la Traversée de Paris, Paris, Je t'aime, New York Stories, Le Flic de San Francisco, Cité des Anges, Manhattan, Philadelphia, Miami Vice, L.A. Confidential, Gangs of New York, Brice de Nice, les Seigneurs de Harlem), être donnée comme univers référent (Mean Streets et Taxi driver, Dark City et Sin City, Babel et Persépolis) ou s’ancrée dans une néo-construction (Métropolis, Alphaville, New York 1997). En France, Paris et Marseille (avec près de 200 films, dont César, Borsalino, French Connection 2 et Taxi) mais aussi Nice et Saint-Tropez auront abondamment servi le Cinéma, et inversement, dans une affiche-publicité à double sens. La ville est l'idéal du cinéma si l'on songe à la théâtralité naturelle de villes comme Venise, Paris, Londres, Rome ou Florence, endroits sublimés, riches d'Histoire et de significations qui travaillent bien au-delà du seul récit proposé par leur seule identité.

 

Intrinsèquement, genres (Noir et Polar, Thriller, Science-Fiction),  héros (Superman et la totalité des super-héros, Inspecteur Harry) et personnages historiques  (Scarface, Citizen Kane ou JFK) y sont évidemment rattachés de manière viscérale, comme autant de stéréotypes auto-produits.

 



 

       

   La ville, du décor au mythe


  Pour le cinéma récent et depuis la création même du médium, la ville s'est manifestement imposée comme le coeur même des lieux que travaille la caméra, comme le berceau de la majorité de ses histoires. En effet, peut-on imaginer Scorsese filmer ses
Infiltrés  (2006) ailleurs qu’à New-York ? De même, qu'aurait donné A bout de souffle (J. L Godard - 1960), et plus généralement les plus illustres représentants de la Nouvelle Vague, hors de Paris ? Ainsi, a-t-on vu apparaître une mythologie de la ville et de la polis, équivalent grec de la cité, triompher dans les esprits, que ce soient en terme de légendes urbaines ou de success story légendaires. Là où auparavant triomphaient l'inconnu et la quête du lointain, la ville a remplacé l'horizon des possibles et c'est à cette lisière, dans l'intensification de l'espace et de son occupation que se situent les clefs du cinéma d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

 


  
 


  
  La preuve en est que tous les personnages majeurs du cinéma mondial sont des citadins. De fait, a-t-on vu s'imposer des figures propres à l'urbanité dans ce cadre si particulier, du personnage de Charlot au Justicier dans la ville (M. Winner - 1974). La figure du mafieux est essentiellement une construction qui prend son sel dans les ruelles et les arrières cours des villes, perdue entre le clan Corleone et les variantes de Scarface, du modèle Hawksien  (1932) à l'hommage signé De Palma façon Miami en 1984. Pour sa part, celle du yakusa est inséparable de son incarnation tokyoïte. Celles du businessman et du politique ne se conçoivent pas non plus loin de Wall Street (O. Stone - 1988) ou de Washington D.C. De même que l'on peine à imaginer Network  (S. Lumet - 1977) ou Les hommes du Président (A.J. Pakula - 1976) loin des grands centres urbains, on ne s'imagine pas l'incarnation du détective privé (le Philip Marlowe du Grand Sommeil joué en 1947 par Bogart ) ou même celle des junkies dans Requiem for a dream (D. Aronofsky - 2001) hors de la cité.

 



  
C’est par ce biais que les affiches « vendent » le plus un univers urbain devenu toile de fond et teinture du récit : cette symbiose s’ouvre avec la véritable genèse de héros, venus des entrailles de la Ville Mère, mégalopole qu’ils connaitront souvent par cœur en début ou fin de parcours.  Héros fréquemment présenté comme en rupture avec le monde urbain : solitaire ou seul survivant, marginal ou rebelle, incorruptible ou affranchi, novice ingénu ou vieux routard désabusé, ce dernier déambulera de rencontres en lieux-clés, d’expériences en palliers, comme autant de niveau à franchir vers un toit divinisé digne de la tour de Babel.

 

 


 

 La ville ou le règne politique du mouvement perpétuel

 

   Lieu du travail et de la transgression, de l'espoir et de la modernité, la ville est ainsi le lieu au monde où se cristallisent plus qu'ailleurs, passions et folies, déviances et exubérances, outrances et innovations. Ainsi, est-il plus facile de capter et sentir en son sein, battre le coeur d'une nation et ses aspirations, qui plus est si la ville filmée est une capitale. En effet, la ville est le lieu du pouvoir, celui des révolutions mais aussi des oppressions, celui de la lutte des classes et des générations, l'endroit où se rassemblent et s'affrontent le culte de l'avenir, la loi du progrès et le poids des traditions. C’est le discours clé du Gangs of New York de Martin Scorsese, dans une ville qui lui tient à cœur (voir Mean Streets (1973), Taxi Driver (1976),  New York, New York (1977), etc.).  De même, penserons-nous à la Téhéran de Persépolis que nous croque Marjane Satrapi (2007) et qu'elle anime dans son film éponyme, comme centre de la Révolution islamique et berceau de la protestation estudiantine.

 

    


 
       
    La ville-miroir et la ville-somme

 

  La ville comme endroit qui concentre, rassemble et exclut, dit tout ou presque de nos sociétés, ce qui en fait le lieu idéal d'histoires cinématographiques à forte portée symbolique ou critique. C'est dans le filmage des destructions urbaines que se nichent les racines de la rébellion et de la dénonciation : toute la violence est contenue dans le revolver-building du design de Mean Streets autant que dans la vitre brisée par un impact de balle pour le  4ème volet de l'Inspecteur Harry (C. Eastwood - 1983) . Ainsi, lieu sublime de la contestation autant que le lieu majeur des arts et de la culture, la ville est le creuset idéal des grandes histoires et des idéologies. Le cinéma classique peut alors s'en repaître pour ses drames et comédies. Ou bien en optant pour un tel décor et via un tel prisme, offrir aux plus radicaux des auteurs, une relecture moderniste, critique et esthétique de son architecture et de ses modes de vie, pour que la conscience que l'on a du monde soit transcendée par le seul film. Film fantastique, film catastrophe, film social et film écologique ont tour à tour mis à l’affiche ces enjeux. Depuis l'Empire State Building dans King Kong en 1933 (M.C. Cooper et E.B. Schoedsack), la mythologie de l'urbanité (et sa confrontation aux éléments) passe dès l'affiche par une représentation de ses symboles : Statue de la Liberté réduite à néant, Manhattan survolé par une soucoupe volante gigantesque ou Capitole cible d'une attaque terroriste en sont, pour les Etats-Unis les visuels les plus frappants.

 






 
Le fait urbain est un phénomène structurant de notre époque et le cinéma y fait naturellement le plus grand écho en tant qu'art de la modernité. C'est ainsi que la ville au cinéma est vue et vécue comme le lieu des possibles, celui du rêve et de l'utopie, s'inscrivant dans une continuité intellectuelle existant depuis la Renaissance. De même, lieu de la modernité et de l'indifférenciation, elle est aussi celui du vice, de la déviance et de leurs récits, et tout autant elle se veut le centre des pouvoirs et de leurs contestations. Par conséquent, c'est le décor idéal pour tout moraliste mais aussi pour tout raconteur désireux de captiver. Lieu de la culture et de l'imaginaire, la cité est aussi le seul endroit, comme on l’a vu, où sévissent les super-héros, personnages caractéristiques et emblématiques d'une Amérique dominatrice et plus précocement citadine (chaque super héros étant ainsi. indissociable de sa ville : Superman et Métropolis, Batman et Gotham City (voir plus bas le visuel de The Dark Knight (C. Nolan - 2008) : deux villes-clones de New-York, où agit Spiderman). 
   De surcroît, en terme plastique, graphique et esthétique, les villes sont le lieu d'une architecture à construire ou à s'approprier tout autant que celui d'une histoire et d'une archéologie qui en font le lieu des fantasmes et des romances ou bien encore celui des drames, des perfidies, des conjurations et autres tragédie (voir la dramatisation graphique de l'affiche de Soleil Vert (R. Fleischer - 1973), à la manière d'un film catastrophe). En définitive, il semble impossible de penser le cinéma sans réfléchir à la manière de penser comment est représentée la ville et tout aussi réciproquement, il paraît peu judicieux de faire l'économie de l'importance du cinéma dans l'approche des villes et la construction de leurs représentations (on pourra comparer à ce titre la vue  du Pont de Brooklyn sur les visuels d'Il était une fois en Amérique, de Je suis une légende et de Manhattan).

 

  Parce qu'ils sont indissociables, nés du nombre et de leur entente, les relations qu'ils entretiennent méritent notre attention car leur union est le miroir du contrat social qu'élabore notre époque.


 

 

      
  La ville-réseau

 

  Ville monstre tentaculaire, ville doctrinaire et policière, ville souterraine semi-virtuelle, ville entomologique, ville animée : la liaison entre une ville-machine et ses esclaves humains implicites existe depuis l’incontournable Métropolis. Toutefois, si l’opacité du système de contrôle est en fait le seul moyen de terreur bien réel, on concevra que tout l’enjeu, pour le héros, consistera justement à savoir ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est présent ou virtuel. D’où l’apparition d’une multitude d’œuvres dans lesquelles l’aspect affrontement homme/machine, les connaissances informatiques, la chasse aux hackers et virus, et finalement la destruction du système cybernétique, seront l’ultime moyen de préservation. Si la ville n’est donc pas le sujet premier, c’est une conception assez proche qui la remplace : celle d’un réseau câblé, d’écrans et de tours informatiques en lieu et place de rues, fenêtres et immeubles. Pris au piège ou isolé, face à une communauté hostile ou chef d’un groupe de révoltés, le héros (assez souvent « produit urbain » cynique et désabusé), est indirectement à re-faire lui même sa ville-police (qu’il soit d’ailleurs lui-même policier ou pas), donc à récréer un cadre idéal momentané, excluant logiquement violence, drogue, religion et point de vue politique exclusif (voir plus haut le titre et le visuel de Renaissance de C. Volkmann en 2006).

 

  Une fois de plus, le film pose les bases du nouveau contrat social structuré et urbain : le forum antique est devenu forum virtualisé, en une ville définitivement lieu de passages, d’échanges et de transgressions.

 


 

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commentaires

philtomb 16/05/2008 06:50

Merci !

Je n'oublie pas que cet article est incomplet, puisque le côté "technologies" n'y est pour l'instant pas formellement traité. Il sera donc donc enrichi sous peu...

Gilles Penso 15/05/2008 21:48

Je viens de découvrir ton site. Quelle excellente idée ! Bravo pour tes analyses et ton travail d'analyse.

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  • : Décryptage d'affiche de films
  • : Les affiches de films sont des papillons de la nuit du Cinéma : multicolores, éphémères et éternelles à la fois... Invitation, trace, mémoire d'un film ou d'un genre, l'affiche en tant qu'oeuvre visuelle ne saurait être démentie, mais comment la déchiffrer, qu'en saisir et que nous dit-elle finalement, à nous, spectateurs ?
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